Animaux · Compassion · Éthique
Les animaux : une clé pour une nouvelle civilisation
Notre manière de considérer les animaux révèle la société que nous construisons. Cet extrait interroge la cohérence de notre compassion, la violence banalisée envers les êtres sentients et la possibilité de fonder une civilisation plus pacifique et respectueuse du vivant.
L’Écologie de la Bonté
Un manifeste pour replacer le vivant, l’empathie et la conscience au cœur de nos choix individuels et collectifs.
Découvrir le livreNotre rapport aux animaux, révélateur de notre civilisation
Quels rapports notre société entretient-elle avec les êtres les plus vulnérables ? Je veux parler bien sûr des animaux et des enfants.
Cette question est cruciale. Elle est fondamentale sur un plan philosophique, éthique, politique et spirituel. La réponse que nous apporterons pourrait bien être fondatrice d’une nouvelle civilisation, comme elle pourrait enterrer nos idéaux les plus humanistes.
Nous traiterons de la question des enfants dans un autre chapitre. Ici, je nous invite à diriger notre attention sur nos rapports avec les animaux non humains.1
Puis-je vous supplier de ne pas balayer d’un revers de main cette question centrale dans notre fonctionnement collectif ? Par facilité, beaucoup d’entre nous ont pris l’habitude de s’abriter derrière quelques idées reçues, telles que : Les humains ont toujours mangé de la viande ; Nous ne changerons pas l’ordre naturel des choses ; C’est la pyramide alimentaire ; C’est notre tradition ; Nous sommes des omnivores ; Les végétaliens ont des carences ; Les animalistes font preuve d’anthropomorphisme ; Notre agriculture a besoin d’élevage ; Le seul problème, c’est l’intensif ; ou encore le célèbre : Pensez-vous à la souffrance des végétaux ?
Ne valons-nous pas mieux que ces poncifs ? Notre capacité de renouveau et notre inventivité sont immenses. Nos cœurs peuvent loger une infinité d’êtres. La morale, au sens noble et philosophique du terme, est ce qui peut définir le mieux notre humanité. Or, rien n’est achevé sur ce plan-là. Notre morale est vivante, en chemin. Enfin, comme nous le verrons plus tard, il y a des solutions à tout, y compris sur le plan agricole.
Pourquoi la question animale est-elle majeure ? Parce que notre rapport aux animaux et à l’ensemble du vivant est un révélateur moral, un test de maturité civilisationnelle, un critère de cohérence absolu.
La compassion pour tous les êtres
Dans les chapitres précédents, nous avons évoqué le rôle central de la compassion pour bâtir une civilisation avancée. Qu’est-ce que la compassion, exactement ? C’est notre capacité à ressentir la souffrance d’autrui ; elle nous élève, nous ennoblit, affine notre sensibilité. Mais qui est « autrui » ? Autrui ne peut se résumer à nos semblables de la même espèce, Homo Sapiens. Si nous opérons un changement de regard sur le monde, si nous commençons à prendre la mesure du concept de l’Unité, il devient évident qu’il nous faut remettre en question nos habitudes. En effet, la compassion ne peut se limiter à un « concept sympathique » sans mise en application quotidienne.
Si nous avons tant de peine à le faire, c’est que la compassion, avant de nous libérer, nous met dans l’inconfort. Nos habitudes sont tellement ancrées, notre conditionnement est tellement puissant, qu’une telle remise en question exige beaucoup d’énergie et de courage. Nos goûts, nos habitudes alimentaires, nos traditions et nos acquis moraux sont des freins énormes.
Mais réfléchissons avec franchise : est-ce juste et cohérent de limiter sa compassion à son cercle proche (humains et animaux de compagnie) ? Certes, être compatissant est déjà un grand pas, mais la démarche demeure bancale. Sur le plan collectif, cette façon d’avancer nous empêche de définir précisément notre destination. Les critères sont flous et non assumés : la mutation n’est pas accomplie. Avec cette compassion « à la carte », l’oppression reste finalement acceptable, justifiable : « Je ne veux pas faire de mal à mon chien, mais je consens à manger du cochon ».
La question dérangeante est celle-ci : pourquoi mon cercle de compassion serait-il plus légitime que celui d’un autre ? Comment créer une harmonie au sein de la société, si chacun défend le bien-fondé de son propre cercle ? Où est la cohérence globale ? Voyons nos dissonances : « Moi, j’ai de la compassion pour les êtres humains blancs ! Moi, pour les Africains ! Moi, pour l’ensemble des êtres humains et les chevaux ! Moi, pour les chiens, les chats et les agneaux ! » Et Cætera. Nous ne pouvons élaborer aucune règle cohérente, de cette manière : l’harmonie est inenvisageable.
Je ne convoque ici ni la pureté morale, ni le jugement, mais seulement une forme de cohérence au niveau du cœur. Je vous interroge avec toute ma candeur : que vaut la chaleur humaine, si elle n'est destinée qu'à nos proches ? Que vaut l’amour, s’il n’est réservé qu’à ce qui nous ressemble ou nous attendrit ?
« Ouvrir son cœur » n’est pas qu’une image poétique. C’est aussi poser des actes, en répondant concrètement à cette question : Pourquoi tuer quand on peut éviter de le faire ? En effet, s’il nous est possible d’éviter l’abattage d’êtres qui désirent vivre, pourquoi se priver de ce bonheur ? Je n’inclus pas ici les Inuits sur la banquise, ni les peuplades indigènes au cœur de la forêt, qui sont autant d’alibis rhétoriques pour disqualifier le végétarisme ou le végétalisme ; je parle bien de nous, habitant·e·s et citoyen·ne·s de la planète, qui vivons dans des régions où les légumes, les fruits et les céréales poussent à foison. Là où nous avons le choix dans nos supermarchés.
Alors, posons une nouvelle fois cette question à notre cœur : « Pourquoi tuer quand on peut éviter de le faire ? ». Tout être compatissant se la posera un jour, face à son miroir. Spirituellement, philosophiquement, concrètement. N’est-ce pas d’ailleurs en nous interrogeant de la sorte, que nous pouvons progresser ?
Ne plus manger les animaux est un acte fort. C’est une décision qui change une vie. Sur le plan de la cohérence intérieure, de l’alignement, de l’estime de soi. Cet acte de conscience et d’amour – mettre le respect et la compassion au centre de sa vie – peut dessiner des horizons nouveaux pour l’humanité entière. Ceci est un vrai changement de paradigme, un chemin pour une paix nouvelle. Certes, tant d’êtres humains ont cheminé ainsi, seuls ou en groupes, par le passé ; mais ils ont toujours été isolés sur la planète et dans l’histoire.
Nous avons banalisé et normalisé la violence
Pour quelles raisons, précisément, devrions-nous arrêter l’élevage et l’abattage des animaux ?
- Parce que les animaux non humains sont des êtres qui veulent vivre, tout comme nous. Ils désirent évoluer en liberté et éprouvent des souffrances psychologiques et physiques. Ce sont des êtres sentients ; les réduire en esclavage en vue de les abattre à la chaîne génère une immense détresse.
Si nous écoutons notre cœur et faisons usage de notre raison, cet argument suffit à lui seul. Est-il nécessaire de le diluer avec d’autres raisons – liées à l’écologie, au gaspillage de l’eau ou au dérèglement climatique ?
Cependant, un autre aspect fondamental peut être évoqué :
- Parce que la violence systémique imposée aux animaux est la garantie d’une violence plus large dans nos sociétés.
En effet, cette violence normalisée envers les animaux anesthésie notre cœur. Il devient alors logique d’accepter la violence humaine (guerres, domination, exploitation). Si notre indifférence ne fait pas de nous des monstres, elle nous fait participer à l’horreur de ce monde. La violence dans nos assiettes est réelle : rendons-nous compte que nous prenons du plaisir à manger des aliments issus de la souffrance d’autrui ? Réalisons-nous que nous avons raffiné ces habitudes jusqu’à en faire un art ? Que transmettons-nous vraiment à nos enfants, au nom de la culture et de la tradition ?
J’aime le dire ainsi, lors de mes conférences Un cri pour la Terre : « Je ne défends pas les animaux seulement pour eux-mêmes, bien qu'ils le méritent. Je les défends aussi parce qu'ils sont un levier évident pour bâtir la paix entre les êtres humains. »
En effet, comment pouvons-nous imaginer une société de paix en acceptant cet enfer pour les animaux non-humains ? Fermer les yeux sur ces incohérences aux graves conséquences ne nous aidera pas à faire la paix avec nous-mêmes. C’est ce cycle infernal que nous devons briser, si nous voulons envisager une harmonie collective.
Imaginez quelques responsables politiques investis pour la paix mondiale : ils se réunissent à l’heure du déjeuner, entre deux séances officielles. Les voilà se nourrissant de chair d’animaux ayant souffert… Sont-ce ces hommes qui seront aptes à construire la paix ? J’en doute profondément. Faire la paix dans son assiette serait déjà un premier pas.
Léon Tolstoï écrivait : « Tout le monde pense à changer le monde, mais personne ne pense à se changer soi-même. » Ceci est notre plus grand défi. Si nous ne nous transformons pas nous-mêmes dans nos comportements quotidiens, à commencer par ce que nous mangeons et faisons manger à nos enfants, est-il réaliste de penser que nous améliorerons nos sociétés ? Et si la graine de la violence se situait bel et bien dans notre rapport avec les êtres les plus vulnérables ? Aujourd’hui, la souffrance des animaux est la nôtre. Pourtant, elle continue de s’amplifier dans un silence assourdissant.
Albert Einstein, lui, disait : « Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire ». Avons-nous fait quelques progrès à ce sujet, quatre-vingts ans après ?
Notre planète est devenue un abattoir géant. Le sang coule à flots, les cris résonnent dans ces usines gigantesques, fermées à la population… Une population pourtant saturée de steaks, de bacon et de fromage.2 Voulez-vous quelques chiffres pour illustrer ce carnage ? Chaque année, environ 95 milliards d’animaux terrestres sont abattus. Dans les océans, entre 1 100 et 2 200 milliards d’individus sont massacrés – dont une part immense sans même être consommée. À cela s’ajoutent 124 milliards de poissons d’élevage, des centaines de milliards de crustacés et les millions d’animaux tués pour la chasse, leur fourrure ou victimes de nos pollutions. C’est une hécatombe. 3
Dans quelques siècles, nous ressentirons probablement une honte infinie en réalisant le traitement que nous réservions à nos cousins animaux – pour la plupart juvéniles. Jamais l’horreur n’a été si totale pour eux, si bien organisée, industrialisée. Nous parlons ici d’un massacre à ciel ouvert : les océans se vident, la vie sauvage disparaît, les écosystèmes sont en péril…4
Sortir de l’exploitation animale
Pourquoi donc de tels chiffres ? Parce qu’il faut nourrir une population mondiale qui atteindra bientôt dix milliards d’êtres humains, majoritairement concentrés dans les villes. Alors les animaux et le vivant subissent une pression sans précédent. Comment arrêter ce fléau grandissant ? Nous savons que la clé réside dans la transition vers une alimentation végétale directement destinée à l’humanité. Il existe des modèles agricoles respectueux de la terre et de la biodiversité, biologiques et bio-intensifs, qui nous permettraient d’allier efficacité, éthique et survie humaine. Il faut que la politique suive. Il faut que nous l’exigions.
Quand prendrons-nous véritablement en compte les besoins naturels et les désirs de nos cousins animaux ? Le temps est peut-être venu de sortir de ce cauchemar, en comprenant que notre envie de vivre est bien partagée sur Terre. Bien sûr, il ne s’agit pas de forcer qui que ce soit : il s’agit de s’éveiller ensemble. À ce titre, nous pouvons nous poser la question suivante : « Est-il possible de tuer avec respect un être qui ne souhaite pas mourir ? ». Notre cœur connaît la réponse.
Petit à petit, nous pouvons donc mettre fin à cette froideur et à cette hypocrisie généralisées. Nous avons le choix de faire autrement en décidant de cultiver notre bonté. Des millions de personnes le font déjà et s’en trouvent beaucoup plus heureuses. Rappelons qu’il n’y a que des avantages pour notre santé à suivre un tel régime : réduction des risques de cancer, du diabète de type II, de l’obésité, des maladies cardiovasculaires ou des inflammations chroniques… Manger tant d’animaux ne nous réussit pas vraiment, contrairement à une alimentation végétale équilibrée. Nous avons tout à gagner en épargnant ces êtres sensibles !
Dans un passé récent, les abolitionnistes revendiquaient la liberté pour l’ensemble des êtres humains. Au départ, ils passaient pour des agitateurs, des arrogants ou des rêveurs. Pourtant, aujourd’hui, l’esclavage est aboli et nous leur en sommes infiniment reconnaissants. N’en sommes-nous pas au même point avec les animaux, à présent ? Le temps de leur reconnaissance en tant qu’êtres sentients, avec des droits à la vie et à la liberté, viendra. Toutes les luttes de libération convergent : celle des femmes, des minorités, des exploité·e·s… et, bien sûr, celle des animaux. Ce mouvement s’inscrit dans le sens du progrès social, moral et spirituel.
Des voix pour la compassion à travers les siècles
Pour clore ce chapitre central, rappelons que la compassion envers les animaux n’est ni moderne, ni marginale. Depuis des millénaires, philosophes, sages, scientifiques, écrivains et artistes ont pris la parole pour les sans-voix. Voici un florilège de citations :
« Celui qui fait souffrir un être vivant se rend incapable de contempler le Bien. » Plotin
« Ceux qui se sont accoutumés à faire couler le sang des animaux n’auront aucun scrupule à verser celui des hommes. » Porphyre
« Cessez de souiller vos corps par des nourritures criminelles. La Terre donne assez pour nourrir les hommes sans meurtre. » Ovide (faisant parler Pythagore dans Métamorphoses, Livre XV)
« Tous les êtres tremblent devant la violence. Tous craignent la mort. Se mettant à la place d’autrui, on ne doit ni tuer ni faire tuer. » Bouddha
« La non-violence est la plus haute religion. » Mahāvīra
« Je vous donne toute plante qui porte sa semence sur toute la surface de la terre, et tout arbre dont le fruit porte sa semence : telle sera votre nourriture. » Genèse, 1:29
« La compassion envers les animaux est étroitement liée à la bonté du caractère ; celui qui est cruel envers eux ne peut être un homme bon. » Arthur Schopenhauer
« En tuant des animaux pour se nourrir, l'homme réprime en lui-même la plus haute capacité spirituelle – la sympathie et la pitié envers des créatures vivantes comme lui – et, en violant ses propres sentiments, il devient cruel. » Léon Tolstoï
« On peut juger de la grandeur d’une nation et de son progrès moral par la manière dont elle traite les animaux. » Mahatma Gandhi
« L’éthique consiste à éprouver du respect pour toute vie. » Albert Schweitzer (Prix Nobel de la Paix)
« Maintenant je peux vous regarder en paix ; je ne vous mange plus. » Franz Kafka, après avoir observé des poissons dans un aquarium.
« J’ai conservé une répugnance raisonnée pour la chair cuite, et il m’a toujours été difficile de ne pas voir dans l’état de boucher quelque chose de l’état du bourreau. » Alphonse de Lamartine
« Un jour viendra l’idée que, pour se nourrir, les hommes élevaient et massacraient des êtres vivants inspirera la même répulsion qu’aux voyageurs du XVIe ou du XVIIe siècle les banquets cannibales. » Claude Lévi-Strauss
« La violence commence lorsque nous cessons de voir l’autre comme un individu capable de ressentir. » Jane Goodall
« Le jour où les humains comprendront qu’une pensée sans langage existe chez les animaux, nous mourons de honte de les avoir enfermés dans des zoos et de les avoir humiliés par nos rires. » Boris Cyrulnik
« La compassion véritable s’étend naturellement à tous les êtres capables de souffrir. » Matthieu Ricard
« Un être humain fait partie d’un tout que nous appelons Univers… Notre tâche doit être de nous libérer de cette prison en élargissant notre cercle de compassion à toutes les créatures vivantes et à la nature entière. » Albert Einstein
« Pourquoi tuer quand on peut éviter de le faire ? »
Notes
- Par simplification, j’utiliserai par la suite le terme « animaux » pour englober tous les êtres vivants animés et sentients, excepté Homo Sapiens, cet étrange animal… Bien sûr, comme je le détaille dans mon livre Un cri pour la Terre, les animaux sont tous différents, selon les espèces et les individus.↩
- Rappelons que la production de fromage tue : les petits mâles sont abattus, tandis que les mères vont à l’abattoir après quatre ou cinq années de service ; n’oublions jamais que la filière du fromage est une grande pourvoyeuse de viande.↩
- Chiffres officiels disponibles sur le compteur de Planetoscope (ConsoGlobe) ou dans les rapports de la FAO (Organisation pour l’alimentation et l’agriculture).↩
- Lire Un cri pour la Terre pour comprendre l’ampleur du phénomène.↩
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Retrouvez cette réflexion dans L’Écologie de la Bonté – Manifeste pour le vivant, ainsi que de nombreuses propositions pour bâtir une société plus consciente, plus solidaire et respectueuse du vivant.
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