L’empathie au cœur de nos sociétés

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L’empathie au cœur de nos sociétés

Cet article est extrait de L’Écologie de la Bonté – Manifeste pour le vivant. Il interroge la place de l’empathie dans nos sociétés et les mécanismes qui favorisent encore la froideur, la domination et la déconnexion du vivant.

L’Écologie de la Bonté

Un manifeste pour replacer le vivant, l’empathie et la conscience au cœur de nos choix individuels et collectifs.

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Connaissez-vous le vide du Bouvier ? C’est un endroit du monde fascinant. Il peut nous interroger et nous impressionner tout à la fois. Il pourrait même nous paraître épouvantable, d’une certaine façon.

Les astronomes amateurs connaissent bien cette « anomalie » dans le ciel, découverte au début des années 1980. Très, très loin d’ici (à environ 700 millions d’années-lumière de notre planète), dans la direction de la constellation du Bouvier, existe une région gigantesque de l’Univers… presque totalement vide de galaxies ! C’est une bizarrerie mathématique. Le diamètre de ces ténèbres colossales fait environ 330 millions d’années-lumière (pour comparaison, notre immense galaxie, la Voie Lactée, ne mesure que 100 000 années-lumière de diamètre). Or, ce vide du Bouvier, qui devrait contenir des dizaines de milliers de galaxies (comme cela arrive dans le reste de l’Univers), n’en contient qu’une poignée, très isolées. Statistiquement, le phénomène est étrange. Pourquoi est-ce si dérangeant ? Parce que l’Univers, à grande échelle, ressemble à une toile avec des filaments de galaxies, des nœuds (amas) et des vides entre eux, un peu à l’image de nos réseaux de neurones à l’intérieur de nos cerveaux. Mais le vide du Bouvier, lui, est trop grand, trop propre, trop silencieux…

Nous parlons ici d’une étendue que nous sommes incapables de penser. À l’intérieur, c’est un endroit, imagine-t-on, où aucun point lumineux ne tâche la voûte : il n’y a aucun repère dans le ciel. Les galaxies sont trop éloignées pour être vues. La vie et le feu en sont absents.

Et moi, je m’imagine un malaise absolu, une sorte de cauchemar existentiel : je flotte là, au milieu de ce rien impensable, seul dans un noir abyssal, sans aucun repère, sans aucune présence ni aucun lien. Je respire encore dans ma combinaison d’astronaute, m’accrochant désespérément à la vie… Mais pourquoi ? Je n’ai même pas quelques étoiles lointaines à fixer dans cet environnement si hostile, qui n’a ni haut, ni bas, et ne comporte aucun risque de collision, quelle que soit ma vitesse ! Pourtant, mon corps et ma conscience flottent au milieu de quelque chose de gigantesque qui existe bel et bien : mon propre univers, celui que j’habite ici, sur Terre. Oh, bien sûr, sur un plan spirituel, je pourrais me rassurer en me disant que je suis dans les bras de Dieu, où que je sois… même dans le vide du Bouvier ! Mais, si seul, je prierais sûrement de toutes mes forces pour qu'un ange de passage m'entende et vienne à mon secours !

Je rêvais donc à cette zone troublante de notre monde, dont l’expansion va plus vite qu’ailleurs,1 et j’essayais de visualiser ce vide se dilatant, s’approfondissant, se vidant encore davantage…

Je laissais mon imagination aller à cet endroit de notre univers, quand une drôle d’analogie me vint à l’esprit : ce vide de relation et de repères me fit penser à la psychopathie. Ce qui, justement, semble grandir et se dilater si rapidement sur Terre.

Qu’est-ce que la psychopathie ?

La psychopathie est une sorte de vide relationnel. Sur un plan clinique, nous pouvons dire que c’est une absence ou une faiblesse de l’empathie affective, qui débouche sur une incapacité à ressentir la culpabilité. Cela mène souvent à l’instrumentalisation d’autrui, à une froideur émotionnelle et un rapport utilitaire aux autres. Cela peut même passer par un charme superficiel, autrement dit de la manipulation sans compassion. On ne parle pas ici de folie, ni de violence permanente, ni d’un chaos incontrôlé : elle peut passer inaperçue.

Revenons à l’analogie avec le vide du Bouvier : ce supervide pourrait paraître particulièrement dur et inhospitalier – voire insensé – à un être humain plongé à l’intérieur, car il s’agit d’un espace sans échos. Pas de lien. Pas de résonance de nos peines, ni de nos cris, ni de nos interrogations. Ce rien est en fait quelque chose de désespérant. Même notre regard est incapable d’accrocher le moindre point, la moindre perspective. Qu’y a-t-il de pire ? Nous préférons encore la colère et la violence chaude que l’on voit venir, avec laquelle nous pouvons négocier. Car l’absence totale d’empathie et de lueur compassionnelle dans un regard, c’est un vide effroyable. Un vide de sens et d’humanité.

Or, le pouvoir politique et économique, main dans la main, semblent actuellement dénués d’empathie : face à des enfants en détresse, des animaux suppliciés, des écosystèmes détruits ou même des génocides, notre système peut demeurer froid et insensible, continuant tranquillement sur la route des affaires. Cela ressemble fort à une psychopathie de classe, caractérisée par une indifférence au sommet de la pyramide vis-à-vis du « monde d’en bas », qui souffre et qui crie. À cela, nous pouvons ajouter une manipulation froide et cynique de la part du pouvoir politique, sur le plan de la communication.2 Ce vieux monde qui n’en finit plus de mourir est usant, parfois désespérant. En tous cas, il est effrayant, car il ne propose aucun espace d’échange sincère entre le haut et le bas, qui pourrait aboutir à un mieux-être collectif. Mensonges, manigances, rapports de force, brutalité structurelle et institutionnelle, non-écoute du peuple, absence de réelle démocratie : il est difficile de trouver une « prise » pour envisager des rapports constructifs.

Pourtant, nous sommes de plus en plus nombreux·ses à désirer un monde porté par l’empathie et l’intelligence relationnelle. Si nous souhaitons prendre soin de nos enfants, de nos anciens, des personnes malades ou fragilisées, des animaux et de l’ensemble du vivant, c’est parce que nous sommes globalement des êtres empathiques. Cela nous définit tellement bien, en tant qu’êtres humains !

Les personnes en situation de handicap nous rappellent également une vérité fondamentale : la valeur d’un être humain ne dépend ni de sa productivité, ni de ses performances. Une société véritablement empathique ne laisse personne au bord du chemin : elle veille à ce que chacun·e puisse vivre dignement, participer à la vie collective selon ses capacités et trouver pleinement sa place parmi les autres. La manière dont nous accompagnons les plus vulnérables révèle sans doute mieux que tout le reste notre niveau réel de civilisation. En effet, une société se juge moins à la richesse de ses milliardaires qu'à la manière dont elle traite ses membres les plus vulnérables.

La froideur et l’absence d’empathie surreprésentées aujourd’hui

En tant qu’êtres empathiques, nous attendons naturellement une forme de réciprocité, de lien, de reconnaissance, voire de réparation quand nous sommes blessé·e·s… Mais face à une personne psychopathe – ou face à un système froid et insensible –, le lien ne prend pas, car la souffrance n’est pas perçue et la morale n’est pas partagée (elle n’est ni vécue ni incarnée chez l’autre) ; la relation est donc unilatérale. C’est une impasse relationnelle.

Même si tou·te·s les dirigeant·e·s ne sont pas cliniquement psychopathes, et même si l’on peut « réussir » tout en étant empathique, admettons tout de même que les systèmes qui se sont imposés sélectionnent des profils à faible empathie. Beaucoup de nos dirigeants politiques, économiques ou financiers, ont une forte tolérance, naturelle ou acquise, à la souffrance d’autrui : ils savent prendre des décisions abstraites, détachées des conséquences humaines. Ils ont peu – voire pas du tout – de scrupules dans la compétition.

Comprenons bien la dynamique : dans les structures hyper compétitives, financières, militarisées, autoritaires, les profils psychologiques à faible empathie sont surreprésentés. La psychologie, la sociologie du pouvoir et les sciences politiques ont étudié le phénomène : les plus grands empathiques sont bien souvent naturellement écartés de cette compétition malsaine qui mène au pouvoir. De fait, même si l’humanité n’est pas psychopathe, elle est largement dirigée par des êtres qui ressemblent peu à leur base. Autrement dit, ce ne sont pas des profils d’infirmier·e·s ou d’éducateur·ice·s qui dirigent nos pays. Ce sont généralement des profils dominants (plus souvent des hommes), sélectionnés pour leur capacité à se couper de leurs émotions.

En effet, le capitalisme mondialisé étant un lieu d’alliances et de business entre personnes qui se partagent le pouvoir, celles-ci n’agissent généralement pas dans l’intérêt de la famille humaine et du vivant, mais dans leur propre intérêt de classe. Même si certain·e·s dirigeant·e·s peuvent faire preuve d’empathie, cela ressemble souvent à une dissonance : on est empathique avec sa famille ou son groupe d’intérêt, mais l’on conserve une distance froide vis-à-vis des groupes plus éloignés, qui représentent des « masses » floues et déshumanisées. En ce sens, le pouvoir nourrit l’indifférence et le cynisme. C’est la raison pour laquelle on peut raisonnablement penser qu’il n’est pas fait pour des êtres humains seuls, isolés sur un trône, mais pour des collectifs renouvelés au fil du temps.

En psychologie organisationnelle, cette « triade noire » liée au pouvoir est largement décrite : narcissisme, machiavélisme, psychopathie.3 Pour résumer, nos structures de sélection agissent comme un tamis laissant passer les profils dominants, bloquant les profils empathiques. Voici trois notions qui ont été étudiées :

  • Dans la finance ou la haute politique, il existe un véritable culte de la « décision rationnelle » : il ne faut pas laisser de place aux émotions. Si un dirigeant hésite parce qu'il s'inquiète de l'impact social d'une fusion-acquisition, il sera jugé « faible » par les marchés.
  • La résistance au stress est aussi un type d’écrémage naturel : les parcours pour accéder au sommet (grandes écoles, cabinets de conseil, arènes politiques) sont épuisants. Celles et ceux qui survivent ont souvent une capacité de « compartimentation émotionnelle » hors norme. Savoir se « blinder » est une qualité de survie pour les gagnant·e·s, mais une barrière évidente pour les autres.
  • Il y a enfin ce que l’on appelle le « mimétisme institutionnel ». Nous savons que le pouvoir a un visage : celui du guerrier ou du conquérant. Une personne naturellement empathique qui accède à ces postes est souvent poussée à adopter les codes de la dominance pour être respectée. Ce phénomène peut l’aliéner et la contraindre à « trahir » sa propre nature.

En conclusion, on recrute des leaders pour leur capacité à trancher. Les sensibles qui ressentent trop ne survivent pas à cette altitude. Le système finit donc par être piloté par des gens qui peuvent décider sans être affaiblis émotionnellement. Cela arrange évidemment les classes sociales dominantes, qui sont en mesure de maintenir un contrôle ferme sur l’ensemble des sociétés.

À l’opposé, les métiers autour du soin et de l'attention portée à autrui (ce que l’on appelle le « Care ») souffrent d’une réelle dévalorisation. Pourtant, c’est bien ce Care qui maintient la vie et le lien social dans nos sociétés. Sans lui, elles s'effondreraient en quelques jours. Le plus frappant reste cette aberration : ces métiers du Care (infirmier·e·s, aides à domicile, instituteur·ice·s…) sont considérés comme des coûts budgétaires, tandis que la finance est vue comme une création de valeur.

Dans les écoles et les universités, c’est la même chose : on porte aux nues les matières « froides » (mathématiques, stratégie, droit…), au détriment des matières plus « humaines » (écoute, médiation, psychologie…). La conséquence est évidente : la personne qui sait manipuler des tableurs Excel a plus de chances de diriger un pays que celle qui a la capacité de gérer une crise humaine complexe dans un service d'urgence.

Si les empathiques sont ainsi « sacrifiés », c’est aussi parce qu’ils ont bien souvent un profil de « terrain ». Leur satisfaction venant de l'impact direct de leur aide sur autrui, ils n'ont en général aucune envie de perdre une grande partie de leur temps dans des jeux d'influence ou des réunions de pouvoir. Les empathiques restent donc « en bas » de la pyramide par choix éthique, laissant le sommet libre à celles et ceux qui n'ont pas les mêmes scrupules.

Cet écrémage structurel, associé au phénomène de reproduction des classes sociales (la fortune léguée et l’environnement socioculturel prédestinent bien souvent les individus), ne peut déboucher sur l’équité et la justice. Nos modèles actuels sont incapables de créer un environnement propice au bonheur collectif.

Les conséquences graves

Tant que le système le permet, une minorité froide, manipulatrice et autoritaire peut faire énormément de dégâts. Même notre langage se déshumanise : « Dommages collatéraux, Frappes préventives, Frappes chirurgicales, Neutraliser, Pacification, Délocalisation, Ajustements, Ressources humaines, Plan de sauvegarde de l’emploi, Collaborateurs, Optimisation fiscale, Mobilité externe, Employabilité » sont autant de glissements sémantiques nous faisant accepter l’inacceptable. Ce phénomène porte un nom : la novlangue.4

Finalement, nos gouvernants conduisent le monde comme une grande entreprise, l’humain étant une variable d’ajustement comme une autre. Quant à la communication, elle est un simple outil de persuasion, sans règle morale particulière. Certaines personnes, à la tête de véritables empires, semblent jouer à Monopoly ou à Risk. Elles ont pour but de s’étendre et de s’enrichir, au-delà des opinions et des intérêts des peuples eux-mêmes.

S’il existe aujourd’hui une telle asymétrie de pouvoir, c’est qu’il y a peu d’horizontalité démocratique et de garde-fous. Or, avec la montée d’une extrême droite ultra-conservatrice dans le monde entier, ces derniers remparts risquent de s’effondrer totalement.

Aujourd’hui, des guerres sont déclarées sans sourciller, des génocides sont commis au nom de la démocratie, des armes sont vendues sous l’étendard de la liberté, des agressions économiques et sociales paraissent légitimes, des idées nationalistes, racistes et identitaires se banalisent. Que se passe-t-il exactement ? Quelques citoyens richissimes dirigent depuis le sommet et se livrent à des luttes fratricides pour le contrôle des ressources, tandis que les masses de Terriens pauvres subissent cette violence tout en continuant leurs tâches essentielles. Bien sûr, ces « masses » se sentent spoliées et incomprises, mais elles se divisent et s’opposent, sous la houlette d’aboyeurs politiques.

Pourtant, rappelons-le encore et encore : ce sont les citoyen·ne·s empathiques, en grand nombre dans la population, qui soutiennent le monde ; ce ne sont pas les dirigeant·e·s déconnecté·e·s, pilotant la société depuis leur tour d’ivoire.

Reprenons l’analogie du cosmos et du vide : les « empathiques » sont la vie, les filaments de matière qui forment les galaxies. Le vide, lui, ne crée rien ; il n’existe que grâce à la matière qui le soutient.

Comment remédier à ce fléau ?

Ce qui nous fait le plus mal et le plus peur, c’est cette absence de regard compassionnel et d’humanité partagée. C’est justement la raison pour laquelle la situation est compliquée à changer : les profils toxiques qui ont cadenassé nos systèmes nous ressemblent peu et nous représentent mal.

Rappelons-nous tout d’abord qui nous sommes en majorité : des êtres sensibles qui ressentent, qui souffrent, qui compatissent, qui hésitent, qui doutent, qui se trompent, qui tentent de réparer… Nous ne sommes pas toujours adroits, ni de bonne volonté, ni sages, ni guéris de nos souffrances et de notre violence, mais nous pouvons toujours faire mieux, car nous sommes vivants et tentons de nous améliorer.

Cependant, nous passons beaucoup de temps à commenter avec impuissance la folie de nos responsables, qui déclarent des guerres militaires, économiques ou écologiques. Ceux-ci savent manipuler l’opinion et exploiter nos faiblesses, pour nous diviser jusqu’à la mort. Rappelons un exemple tout simple : aucun peuple n’a intérêt à la guerre. Aucun. Pourtant, toutes sortes de guerres se multiplient.

J’insiste sur ce point, car nous devons retrouver confiance en nous-mêmes : nos responsables actuels ne soutiennent ni ne soignent le monde. Ils ne créent rien de fondamental, mais agissent plutôt comme des parasites. Si toute l’humanité fonctionnait comme eux, il n’y aurait pas d’entraide, pas de soins, pas d’art, pas d’associations, pas de sécurité sociale, pas de protection de l’enfance, pas de refuges pour animaux, pas de livres comme celui-ci ! Nous sommes tout à fait capables d’autre chose que ces divisions incessantes et ces accaparements de richesses. D’ailleurs, nous le prouvons au quotidien.

Mais, comme nous l’avons démontré, tant que nos structures récompenseront l’écrasement et valoriseront la froideur, les profils empathiques seront mécaniquement évincés des postes de pouvoir. Il s’agit donc d’un cercle vicieux. Nos systèmes, fondés sur la compétition, la performance et la domination, sont bâtis pour favoriser la violence et l’injustice. Au passage, rappelons qu’il n’existe aucun complot dissimulé : cette sélection est assumée et visible aux yeux de tous. Tout se fait de façon transparente.

Si nous ne savons pas comment changer les choses, c’est parce que nous ne pouvons pas négocier sur des bases morales avec un adversaire psychopathe – ou à faible empathie. On ne peut réparer aucun lien, puisqu’il n’y en a pas. Tenter de « convertir » ces profils au pouvoir est inutile, car il existe très peu de leviers chez eux : peu de souffrance ressentie, peu de demande de soin, peu de conflits intérieurs, peu de culpabilité motrice. C’est pourquoi il est illusoire d’espérer une réconciliation. Entre cette classe et le reste de la population, il n’existe aucun lien affectif : seulement des liens de subordination et de domination, teintés de paternalisme et de condescendance.

C’est pourquoi les solutions politiques réalistes pour supprimer les injustices sociales semblent bloquées. La réalité peut paraître usante et désespérante, car le dialogue social est incapable de mener à un changement profond. Nous n’avons pas le droit de toucher aux rouages, ni aux principes fondateurs de notre société. La chasse est bien gardée. C’est le principe même d’une relation toxique et empoisonnante, de laquelle on ne sort jamais. Il faut donc aller à la racine du problème. Sans quoi, nous perdrons des siècles.

Guetter les fenêtres historiques – les crises sont nos alliées

Historiquement, les grandes bascules éthiques ne sont presque jamais venues par le haut, mais par des fenêtres historiques ouvertes par des crises. Depuis l’abolition de l’esclavage jusqu’à l’arrachement de nos droits sociaux, en passant par la fin de certains régimes autoritaires, tout est venu lors de contextes de crises.

Disons-le clairement : sans rupture réelle (effondrements partiels ou bascule profonde de nos systèmes), les dominants ne lâcheront pas volontairement un pouvoir qui les avantage.

Pour construire les bases d’une société différente et protéger le vivant, nous serons certainement contraint·e·s d’attendre que de nouvelles fenêtres historiques s’ouvrent. Mais il s’agit d’une attente active, en vue de préparer nos actions lors de ces moments de bascule.

Que pouvons-nous faire ? Avant tout, rester solides intérieurement, confiant·e·s et éveillé·e·s, d’autant plus que nous ne formons pas un groupe homogène. Il est donc de notre responsabilité de continuer à prôner l’empathie et de l’enseigner dès le plus jeune âge, dans le but de réunir un maximum de personnes autour de valeurs qui seront le socle de nos futures structures.

Aujourd’hui, sans contexte déstabilisant pour la classe dirigeante, lutter de front contre les pouvoirs en place est inutile. Nous risquerions d’épuiser notre énergie et notre enthousiasme. Pire, nous serions contraint·e·s d’utiliser les mêmes armes que ceux qui nous contrôlent, nous laissant engloutir par ce que nous condamnons nous-mêmes. Tenter d’agir avec violence, ce serait non seulement nourrir les forces adverses, mais aussi nous délégitimer. La non-violence et la sagesse sont les seules voies possibles pour un changement positif général. Bien sûr, nous défendre en cas d’attaque est légitime, en cela la désobéissance civile peut être une voie d’action raisonnable et justifiée. Mais vouloir abattre violemment le pouvoir en place pose de gros problèmes : non seulement les révolutionnaires passeront pour des terroristes et seront lynchés médiatiquement – le système a multiplié ses anticorps à tous les étages ! –, mais en plus ils se fracasseront sur une réalité bien amère : nous ne parlons pas ici d’une simple citadelle à faire tomber, mais d’un système mondialisé contrôlant les institutions, les médias et les armées. Attendre avec patience que celui-ci s’use, tout en restant à l’affût d’opportunités historiques, semble donc être la voie la plus réaliste et la plus efficace.

Pour autant, les « empathiques » ne doivent plus être dispersés. Ils ont grand intérêt à se rassembler, à se soutenir et à s’organiser, afin d’éviter l’épuisement dans un monde froid et destructeur.

Ce moment du rassemblement et de la préparation d’un autre monde est délicat. Pourquoi ? Parce qu’une grande partie de la population est inquiète et anesthésiée par cette froideur ambiante. Il sera donc difficile d’être populaires, face à l’influence des médias partisans et des grands lobbies. Il est si facile, à présent, de faire passer de simples citoyen·ne·s pour de dangereux « électrons libres » ou des « écoterroristes » !

Malgré cela, nous pouvons nous réunir, sans chef·fe·s et sans violence. D’ailleurs, beaucoup de résistant·e·s ont commencé à vivre autrement, en défendant l’eau, les terres, les forêts, les océans, les animaux, les enfants ou les populations démunies.

Il faut être clairs sur nos intentions : nous voulons la paix. Nous refusons que quelques individus dirigent notre monde. Celui-ci ne leur appartient pas. Nos vies ne sont pas à eux. D’ailleurs, la vie n’est pas à vendre. Nous souhaitons un autre modèle, une autre façon de voir et de penser.

Quand la situation aura mûri, nous pourrons encadrer ce vide humain et briser la mainmise des groupes dominants sur les leviers destructeurs. L’idéal étant même, un jour, qu’il n’existe plus aucune classe sociale. Car celles-ci sont le signe de notre enfance : elles ne provoquent que des luttes et des tensions. Nous pouvons imaginer une société où tout se déciderait de manière collégiale, avec des institutions incarnées par les citoyen·ne·s eux-mêmes. Nous pouvons préparer le temps où l’empathie sera une valeur fondamentale de nos systèmes.

En attendant, soyons conscient·e·s de nos faiblesses : les « empathiques » sont moins endurants que les autres, surtout s’ils sont divisés ou isolés – car ceux-ci doutent, hésitent, vivent leurs émotions ; ils culpabilisent et s’éloignent des zones de pouvoir. La sagesse populaire le sait : À être trop gentil, on se fait manger ! Aussi, les défenseur·euse·s du vivant doivent viser le collectif, dans le but de résister, de se multiplier et de stabiliser les valeurs-socles d’un monde harmonieux.

Conclusion

En attendant l’ouverture de fenêtres historiques, nous pouvons multiplier les essais et les alliances. Mais, surtout, il est crucial d’éviter l’épuisement. C’est la raison pour laquelle il est préférable de nous réunir : tandis que le pouvoir est froid et solitaire, nous avons besoin de chaleur humaine. Les pouvoirs installés dans le monde entier le savent, c’est pour cela qu’ils ont tendance à nous opposer et à nous diviser : les populations vivantes et solidaires sont dangereuses pour un pouvoir autoritaire, car elles peuvent propager facilement leurs rêves et leurs idées. Aujourd’hui, nous pouvons planter des graines. Et ces efforts sont essentiels : c’est ainsi que se prépare une révolution.

Les empathiques ne doivent donc jamais lutter seuls, car ils s’usent émotionnellement. L’empathie est une pièce à deux faces : la force chaleureuse d’un côté, l’usure émotionnelle de l’autre. C’est la raison pour laquelle il est très efficace de fonctionner en grappes, c’est-à-dire en petits collectifs soudés, avec des relations de confiance et de soutien mutuel ; le but étant de créer des filaments, comme ces connexions neuronales ou stellaires qui encadrent le vide…

Travaillons notre souplesse et alternons les rôles : la culture du « chef solide » suivi par tous les autres est désuète et inadaptée à la situation. Les filaments doivent tenir naturellement et se multiplier en se connectant : gardons à l’esprit que personne n’est irremplaçable et que notre force tient à la cohésion des groupes. Il n’y a qu’ainsi que nous serons puissant·e·s et traverserons le temps. Refusons les egos dominants et répondons par la chaleur du collectif. Chacun·e peut avoir une autorité naturelle dans son propre domaine de compétence.

Dans les « Propositions » et les « Stratégies », j’évoquerai tout ce que nous pouvons créer aujourd’hui, en vue de préparer concrètement ce Nouveau Monde. Et il y a une bonne nouvelle : la Résistance du cœur a largement commencé ! Des pôles de résistance existent, parfois depuis longtemps. Ils sont là, disséminés un peu partout, le cœur battant. Certains s’épuisent et s’éteignent, tandis que d’autres naissent et se développent. Ils tentent de se soutenir, de se structurer : non pas pour ériger une nouvelle pyramide qui aboutira à un pouvoir centralisé, mais pour se renforcer mutuellement et tenir bon, face à un système qui tente de les décourager. Voyons clair : ce vieux monde s’use et se révèle plus fragile qu’il n’en a l’air. Notre sagesse, notre confiance et notre amour nous indiquent qu’il faut continuer de préparer le printemps prochain, celui qui « enterrera » ce long hiver. Doucement. Simplement. À la vitesse d’une fleur qui éclot, quand le soleil et les oiseaux reviennent.

Ne visons pas la violence et le « grand soir » : faisons confiance et construisons autre chose, le sourire au cœur. La vitesse est l’alliée du vide, non du vivant. Or, nous portons la vie et croyons en elle. Soyons comme le marin qui guette le vent favorable tout en réparant ses voiles : un jour ou l’autre, le vent soufflera. Notre bateau devra être prêt et l’équipage au complet.

Notes

  1. La dilatation de notre univers est encore plus rapide dans les zones moins denses, où il y a peu de matière ; autrement dit, les espaces « vides » grandissent de façon plus importante et plus rapide que les zones chargées de galaxies.
  2. Aujourd’hui, les communications officielles servent trop souvent à manipuler l’opinion, par le biais de médias achetés (privés) ou de déclarations politiques orientées, partisanes ou mensongères. Se référer au livre Logocratie ou le pouvoir confisqué par la parole de Clément Viktorovitch (2025).
  3. Les structures actuelles, qu'elles soient politiques ou financières, valorisent la compétitivité, la résilience émotionnelle (souvent une forme de froideur) et la capacité à prendre des décisions difficiles sans affect. Selon une étude de Nathan Brooks (2016), relayée par Forbes France et La Tribune, les traits psychopathiques sont vingt fois plus fréquents chez les dirigeants que dans la population générale.
  4. La novlangue un concept popularisé par George Orwell.

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Retrouvez cette réflexion ainsi que les propositions développées dans L’Écologie de la Bonté – Manifeste pour le vivant.

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