Histoire · Civilisations · Transformation
La chute des empires : sommes-nous à la fin d’un cycle ?
Les civilisations naissent, grandissent, atteignent leur apogée, puis se fragilisent ou se transforment. Cet article explore les cycles historiques, les mécanismes du déclin et les fissures qui pourraient ouvrir la voie à une société plus solidaire, plus horizontale et respectueuse du vivant.
L’Écologie de la Bonté
Un manifeste pour replacer le vivant, l’empathie et la conscience au cœur de nos choix individuels et collectifs.
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Quand une majorité de citoyen·ne·s aura compris que le système actuel ne favorise plus qu’une infime minorité de l’humanité, nous accélérerons probablement sa transformation. Cependant, nous sommes contraint·e·s de faire en fonction de la réalité. L’histoire a ses propres mécanismes que nous ne pouvons ignorer.
Rien n’est stable, rien n’est immuable. Rien n’est donc jamais acquis au royaume de l’impermanence : dans chaque civilisation est lové le germe du déclin. Aucune société n’est éternelle, aucun ordre social n’est définitivement établi. Ainsi, chaque civilisation naît, grandit, s’étend jusqu’à son apogée, puis se fragilise, se délite, s’effondre ou se transforme à son propre rythme. La chute peut être violente, mais elle peut aussi s’étaler sur plusieurs générations.
Les grands empires se transforment plus souvent qu’ils ne disparaissent. Ils sont dépassés, débordés, digérés, absorbés, convertis en de nouvelles sociétés. Par exemple, bien que l’on ait déterminé une date précise pour symboliser la chute de l’Empire romain, il a fallu cinq ou six siècles pour que celui-ci se fragilise, décline et s’effondre, pour aboutir finalement à une autre forme de civilisation européenne, elle-même en évolution permanente à travers le Moyen-âge, la Renaissance, les Temps modernes, l’Époque contemporaine…
Il serait sûrement erroné de penser qu’une révolution, un « grand soir », déboulonnera notre système capitaliste et le remplacera simplement par une nouvelle société, plus saine et plus juste. Non. Ce seront plutôt des séries de vagues, de tempêtes, de sécheresses et de coups du sort qui affaibliront nos systèmes, jusqu’à ce qu’ils se transforment en autre chose, irrémédiablement. Ces tempêtes peuvent être sociales, économiques, écologiques, militaires… Des guerres, des pouvoirs corrompus et déconnectés, des révoltes, des dérèglements climatiques, des catastrophes naturelles et sanitaires, des pénuries, des mouvements culturels ou des hostilités commerciales créeront ces failles dans lesquelles pourront s’engouffrer nos visions politiques et notre amour du vivant, portés par une conscience nouvelle. Alors, petit à petit, une nouvelle société pourra émerger… Sur les cendres de la civilisation passée ou dans une relative douceur démocratique : nous verrons.
Jared Diamond, dans son livre Effondrement (2004), proposait déjà une étude comparée de sociétés effondrées. Il nous explique que plusieurs facteurs entrent toujours en jeu : des bouleversements environnementaux, un changement climatique, des voisins hostiles, des rapports de dépendance avec des partenaires commerciaux…
Pour envisager notre avenir et comprendre pourquoi et comment nous dépasserons notre civilisation actuelle, il faut bien réaliser qu’il existe un mécanisme de naissance et de mort des empires, dans lequel certains schémas reviennent presque toujours. Les plus grands empires ayant existé – britannique, mongol, russe, espagnol…1 – ont tous disparu : pourtant énormes et apparemment éternels, ils ont été « avalés » par l’histoire. Pourquoi et comment ?
Les quatre phases d’un empire
Les différentes phases de l’existence d’un empire sont connues :
- Tout d’abord, il y a la phase de la conquête : celle de l’expansion. C’est la plus « dure », avec des chefs forts, des citoyens se sacrifiant pour le bien commun avec discipline et dévouement, des conquêtes militaires et commerciales énergiques ;
- Ensuite, c’est l’apogée : les richesses affluent vers le centre de l’empire ; les armées sont fortes, la monnaie acceptée, les pouvoirs économique, militaire et culturel sont installés : l’empire rayonne ;
- Puis, vient la surextension : l’empire s’étend au-delà de ses capacités militaires et économiques. Les frontières ne peuvent plus être défendues, la bureaucratie devient trop complexe, l’empire dépense plus qu’il ne gagne : la dette publique devient massive. Alors la société se fragmente, se désunit. Les problèmes internes s’accumulent. Il n’y a plus un seul objectif commun, mais un éclatement des intérêts. Les enfants de celles et ceux qui ont organisé la « conquête » – morts depuis longtemps – deviennent des rentiers jouissant des richesses accumulées : ils ne sont plus des constructeurs… C’est finalement cette abondance créée par l’empire lui-même qui le fragilise et déconnecte ses élites. Les nouvelles générations n’ont plus la même mentalité que les anciennes : ils n’ont connu que la stabilité et l’opulence. Ce relâchement de la part des nouveaux aristocrates accélère alors l’inévitable déclin : le système n’est plus « tenu » comme autrefois. L’épuisement économique, les crises de succession, les divisions internes, la montée des nationalismes, les révoltes : tout cela fracture et fait chavirer l’empire, malgré sa longévité.
- Enfin, vient la phase finale : l’effondrement ou la transformation. C’est la chute de l’empire, parfois d’une civilisation toute entière. Ainsi la roue tourne. Ainsi l’histoire déroule son fil.
Pourquoi les empires disparaissent-ils ?
Rappelons que la plupart des grands empires de l’histoire ont une durée de vie moyenne estimée à 250 ans : environ 10 générations.2 Ce qui est important à comprendre ici, c’est que les empires ne meurent pas brutalement et sans explication : ils « s’évaporent » par les bords, avant de s’effondrer au centre. Quelles leçons en tirer aujourd’hui, dans notre situation ?
Notre système capitaliste mondialisé paraît actuellement très solide, grâce à des institutions fortes et un commerce savamment organisé qui le cimentent, de sorte qu’il paraît impossible de le changer du jour au lendemain. Pourtant, le temps fera son office et les fissures grandiront, laissant passer nos revendications, nos indocilités, nos rêves et nos espoirs. Nos luttes et nos essais feront entrer la lumière dans le système et ouvriront de nouveaux horizons. D’ailleurs, ce ne sera peut-être pas la plus haute vague qui fera tomber la muraille des empires actuels, mais celle « de trop » pour un système affaibli, corrompu et dépassé. C’est la raison pour laquelle, aujourd’hui, nous avons besoin d’une méthode sur le long terme et d’une patience à toute épreuve. Nous devons penser en termes de générations, et non de quelques années.
Les symptômes de notre époque
Actuellement, tous les ingrédients de la chute des empires capitalistes sont visibles (en particulier celui des États-Unis et de l’Europe) : une complexité bureaucratique paralysante, une concentration oligarchique du pouvoir et une déconnexion des élites, une dette massive des États, des catastrophes naturelles en cours, un dérèglement climatique, un réel mécontentement des peuples, de profondes transformations culturelles et sociétales…
Si nous observons les grands cycles de naissance et de mort des sociétés passées, il est aisé de comprendre que peu de choses pourront éviter la chute – ou la transformation – du capitalisme actuel, quelles que soient ses capacités de résilience. Nous assistons aujourd’hui aux mêmes symptômes que ceux qui ont été largement décrits lors des déclins passés, notamment : une perte de cohésion sociale (notre société de privilèges n’est plus comprise et acceptée), une dépréciation régulière de nos monnaies, une difficulté à défendre les frontières aux quatre coins de la planète (la surextension actuelle des États-Unis est flagrante : avec plus de 800 bases militaires dans le monde entier, son contrôle sur le monde devient infinançable, alourdissant une dette de plus en plus intenable) ; tout cela dans le cadre de conflits mondiaux et d’effondrements écologiques… Pour ne rien arranger, de nouvelles puissances apparaissent internationalement.
L’émergence de mouvements sociétaux plus dynamiques finira vraisemblablement par transformer notre monde. Les grands systèmes ressemblent parfois à ces blocs massifs que l’on croit impossibles à briser. Pourtant, à force de patience, de fissures et d’efforts répétés, leur structure finit lentement par céder.
Inventer une nouvelle civilisation
C’est la raison pour laquelle les défenseurs du vivant doivent s’organiser de façon disciplinée et rigoureuse, mais aussi très différemment que par le passé – et avec une grande audace : notre but n’étant pas de créer un nouvel « empire » à coups de conquêtes et d’invasions, mais de fonder une société humaine inédite, solidaire, à la gouvernance plus horizontale, basée sur une nouvelle conscience de notre présence dans le monde parmi le vivant. L’histoire ne se répétant jamais exactement de la même façon, les analogies et le repérage de cycles doivent s’arrêter ici : nous devons inventer quelque chose de nouveau.
« Rien n’est stable, rien n’est immuable. Rien n’est donc jamais acquis au royaume de l’impermanence. »
Notes
- L’Empire britannique : 35,5 millions de km2 en 1920 ; l’Empire mongol : 33 millions de km2 au XIIIe siècle ; l’Empire russe : 23 millions de km2 en 1895 ; l’Empire espagnol : 13.7 millions de km2 en 1810 ; l’Empire ottoman : 5,5 millions de km2 en 1683 ; L’Empire romain : 5,5 millions de km2 en 117 avant J.-C. ↩
- Dans son essai sur le cycle des empires, l’historien Sir John Glubb utilise le chiffre de 10 générations pour expliquer le déclin. Selon lui, les premières générations sont des pionniers et des conquérants ; les générations intermédiaires sont des bâtisseurs et des marchands ; les dernières générations sont des consommateurs vivant sur l’acquis, menant à l’affaiblissement de l’État. ↩
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