Économie · Justice sociale · Fiscalité · Monnaie · Biens communs
Propositions économiques : construire une économie juste au service du vivant
Plafonnement des fortunes, transparence économique, fiscalité juste, interdiction de la spéculation, souveraineté monétaire, réforme de la propriété et réflexion sur un monde sans argent : ces propositions interrogent la place de l’économie dans une société fondée sur la justice, la paix et le respect du vivant.
Repenser l’économie pour retrouver la justice et la paix
Les crises économiques contemporaines ne se résument pas à des difficultés techniques de croissance, de dette ou de compétitivité. Elles révèlent une concentration extrême des richesses et du pouvoir, une fragilisation des classes populaires et moyennes, ainsi qu’une économie de plus en plus éloignée des besoins réels des êtres humains et des limites du vivant.
Dans cet extrait de L’Écologie de la Bonté – Manifeste pour le vivant, Guillaume Corpard propose plusieurs pistes de transformation : plafonner les revenus et les patrimoines, rendre les échanges économiques transparents, construire une fiscalité réellement progressive, interdire la spéculation sur les besoins vitaux, reprendre démocratiquement le contrôle de la monnaie et repenser la propriété.
Ces propositions ne cherchent pas à remplacer une domination par une autre. Elles s’inscrivent dans une perspective de transition pacifique, démocratique et collective. L’objectif est de remettre les outils économiques au service de l’utilité sociale, de la sécurité matérielle, de l’égalité et de la protection de la planète.
Le chapitre ouvre enfin une question plus lointaine : une civilisation mature, fondée sur l’abondance, la coopération et les biens communs, pourrait-elle réduire fortement le rôle de l’argent, voire imaginer d’autres formes d’échange ?
Cet article reprend la partie « Propositions économiques » de L’Écologie de la Bonté – Manifeste pour le vivant, publié en juin 2026. Le texte du livre est reproduit sans modification.
L’idée que nous pouvons universellement partager est celle-ci : nous avons toutes et tous intérêt à tendre vers plus de justice et d’équité, afin d’installer une paix durable. Cependant, nos sociétés sont encore divisées en classes sociales aux intérêts antagonistes. Au fil de l’histoire, celles-ci ont toujours lutté violemment entre elles : tandis que la classe dominante s’accapare les richesses et le pouvoir, distribuant quelques miettes au passage pour acheter la paix sociale, les classes populaires, elles, subissent l’exploitation et l’aliénation. Ces dernières tentent de s’organiser pour arracher de nouveaux droits et obtenir une part plus juste de la richesse produite.
Entre le sommet et la base de cette pyramide sociale se situe la « classe moyenne ». Elle bénéficie plus largement des richesses générées par le système, sans pour autant le diriger : c’est elle qui permet une certaine stabilité sociale, jouant le rôle de tampon entre la classe dominante et les classes populaires. Cependant, cette classe moyenne est aujourd’hui fragilisée par un système de plus en plus instable et prédateur.
Que disent les études ? L’écart entre le sommet de la pyramide et le reste du monde est devenu abyssal : les 1% les plus riches de la planète possèdent désormais la moitié de la richesse mondiale. Les 12 milliardaires les plus fortunés détiennent, collectivement, plus que la moitié la plus pauvre de l’humanité (environ 4 milliards de personnes).
Depuis 2020, la fortune des cinq hommes les plus riches du monde a doublé, tandis que 60 % de la population mondiale s’est appauvrie. En 2025, la fortune globale des milliardaires a atteint un sommet historique de 18 300 milliards de dollars, progressant trois fois plus vite que la moyenne des cinq dernières années.1 Selon le dernier rapport d’Oxfam (janvier 2026), le monde compte désormais plus de 3 000 milliardaires. Or, la richesse extrême se mue en pouvoir politique : un milliardaire a aujourd’hui 4 000 fois plus de chances d’influencer une décision ou d’occuper des fonctions de haut niveau qu’un citoyen moyen.
Dans ce grand cadre historique de la lutte des classes, atteindre la paix et l’abondance générale semble impossible. Pourtant, une société socialement évoluée et économiquement mature abandonnerait toute idée de stratification sociale, avant tout parce que c’est inefficace. Inefficace pour viser la sérénité et le bonheur collectifs. Avec un peu de hauteur, cette division entretenue entre quelques êtres humains de passage sur une petite planète perdue dans le cosmos n’a même aucun sens. C’est là notre cécité spirituelle et la plus grande source de nos ennuis. Mais c’est aussi notre chance d’évoluer et de grandir, en vue de créer un paradis sur Terre. Seuls le partage, l’unité et l’intelligence collective peuvent nous mener à la paix. En effet, la concorde ne peut être que générale, sur notre précieux rocher tournant autour de son étoile. Croire que de telles divisions pourraient nous mener à la paix est au mieux naïf, au pire hypocrite et dangereux. Nous devons avoir le courage et l’honnêteté de le dire clairement. Agissons comme si nous étions des frères et des sœurs humains, et non des « ennemis de classe ».
Sur le plan économique, quelques mesures transitoires, simples et radicales, pourraient être envisagées pour déconstruire ce système. Celles-ci sont proposées dans l’intérêt de la famille humaine et du vivant.
Un plafond pour les salaires et les fortunes
Pour commencer, voici une proposition transitoire de bon sens : plafonner les revenus et les patrimoines. Chaque personne aurait le droit de mener des projets fructueux si elle le souhaite – à condition bien sûr que l’activité participe au bien commun et reçoive un aval populaire. Cependant, toute somme perçue à titre personnel (salaires, dividendes, plus-values, héritages) serait plafonnée annuellement. En effet, accumuler des dizaines de millions sur un compte individuel a-t-il encore du sens, dans une société visant l’harmonie ? Que faire de tant d’argent ? Sommes-nous plus heureux·ses ainsi ? Cette démesure ne devrait-elle pas cesser, dès lors qu’elle nous fragmente et nous mène aux conflits ?
Imaginons, à titre d’exemple, un plafond de 100 000 euros nets par an – soit environ 8 000 euros par mois. Bien sûr, ceci n’est qu’un exemple symbolique – ce serait au collectif de décider de la hauteur de ce plafond. Au passage, réalisons ce que représente déjà une telle somme : elle correspond à un niveau de vie extrêmement confortable, inaccessible à la grande majorité des êtres humains. Nous pourrions décider qu’au-delà de cette limite, tout·e citoyen·ne reverserait l’excédent à la collectivité. Ainsi, le salaire médian de chaque individu augmenterait largement, tout en renforçant la sécurité matérielle de l’ensemble de la population.
Cette réforme viserait avant tout une plus grande justice : car la fortune des plus riches repose largement sur le travail de « celles et ceux d’en bas », les classes populaires et moyennes, qui génèrent concrètement les richesses. En effet, personne ne s’enrichit de manière isolée : toute réussite s’appuie sur l’énergie, le temps, l’intelligence et la vie d’autrui, ou encore sur l’exploitation des ressources naturelles et du monde animal. Ensuite, la recherche d’un équilibre collectif prévaudrait sur les logiques de concentration excessive du pouvoir. Cesser ces enrichissements personnels déconnectés de la réalité n’est-il pas une voie possible vers une paix durable ?
Enfin, n’oublions pas que les fortunes sont souvent léguées : ces énormes héritages figent les classes sociales et perpétuent les iniquités, dans une société où le mérite, finalement, devient illusoire. Le temps est venu de quitter l’enfance de l’humanité. Sans haine ni esprit de vengeance, simplement pour progresser humainement. Le partage et l’investissement pour le bien commun ne constituent-ils pas la seule voie raisonnable vers l’harmonie ?
Une transparence économique totale
Une seconde proposition de bon sens changerait la donne : nous devrions exiger une transparence absolue au sein de la sphère marchande, dont les règles sont particulièrement opaques.
Tout d’abord, nous avons besoin d’une gouvernance mondiale pour réglementer le commerce, une instance plus éthique et plus puissante que l’actuelle OMC. Des règles universelles sont nécessaires : mêmes contrôles, mêmes protections environnementales et même respect social pour toutes et tous. Mais, surtout, nous devrions imposer une transparence totale sur le prix de chaque produit : son prix d’achat, son coût de transformation, son prix de revente, ainsi que son impact social et écologique. Responsabiliser les consommateur·ice·s que nous sommes est crucial : nous devrions être en mesure de savoir exactement qui réalise quelle marge, à quel moment.
Concrètement, chaque objet, denrée ou service devrait afficher une clarté absolue sur ses coûts. Les étiquettes et les fiches produits indiqueraient clairement le bénéfice dégagé par chaque intermédiaire. Ainsi, les abus seraient visibles et pourraient être dénoncés. Les entreprises les moins vertueuses seraient publiquement identifiées, ce qui les pousserait à changer de modèle. Cette mesure serait transitoire, s’inscrivant dans le cadre d’un changement de paradigme mondial plus profond.
Dans le même esprit, tous les revenus devraient être rendus publics. Cette transparence permettrait de réduire de nombreuses inégalités, notamment les écarts de salaire entre les femmes et les hommes.
Une fiscalité juste
Il est évident que repenser notre fiscalité est une priorité absolue, afin de corriger, de façon transitoire au moins, les injustices économiques et sociales majeures. De façon générale, nous devrions taxer davantage ce qui détruit notre monde : la spéculation, les supers profits, l’ultra-richesse improductive, les grands patrimoines, et, bien sûr, les entreprises qui polluent. Aujourd’hui, les évasions fiscales des multinationales (que l’on appelle les « optimisations fiscales ») sont un fléau, une injustice notoire sur un plan mondial.2 Alors que la richesse des milliardaires a connu une croissance record ces dernières années, elle est toujours très faiblement imposée par rapport aux revenus du travail dont dépend la majorité de la population. Ces injustices ne sont pas acceptables, car en plus d’être immorales, elles tuent dans l’œuf toute possibilité de cohésion sociale. N’est-il pas raisonnable de penser, aujourd’hui, que les supers-riches devraient largement contribuer aux efforts communs ? De plus, n’oublions pas que, chaque heure, les plus riches des pays du Nord captent indirectement des millions de dollars provenant des pays du Sud, à travers le système financier mondial.3
Au contraire, nous devrions soulager ce qui soutient la vie : celles et ceux qui prennent soin (le care), les domaines de l’éducation et de l’agriculture durable, ainsi que les petites entreprises, les artisans, le monde associatif et les métiers essentiels. Les produits écologiques et respectueux des animaux – comme les denrées véganes et biologiques ou les produits d’occasion – devraient également être encouragés. De façon générale, notre fiscalité devrait soutenir les actions bénéfiques pour la société et le vivant, et taxer davantage celles qui leur nuisent.
De même, il existe un impôt particulièrement injuste : la TVA. Celle-ci, sous couvert d’équité, symbolise toute l’injustice de notre système divisé en classes sociales. Les ménages modestes consomment la quasi-totalité de leurs revenus pour vivre, ils paient donc de la TVA sur presque chaque euro gagné. Les citoyens riches, eux, épargnent ou investissent une grande partie de leur argent. Or, cette part de leur richesse n’est pas soumise à la TVA, ce qui réduit leur taux d’imposition effectif. D’autre part, 21 % de taxe sur un produit de première nécessité pèse très lourd dans le budget d’une famille ouvrière, tandis qu’il ne représente pas grand-chose dans celui d’un milliardaire. La TVA devrait donc être adaptée à chaque groupe social, et à chaque catégorie de produits : sinon, l’injustice est écrasante.4 Il est urgent de tenir compte de la « capacité contributive » de chacun·e, car, en attendant, bien que la TVA remplisse efficacement les caisses de l’État, elle participe à creuser les inégalités.
Enfin, nous pourrions imaginer que chaque citoyen·ne puisse choisir d’orienter une partie de ses impôts vers des associations, des projets locaux ou des initiatives d’intérêt général de son choix. Une telle mesure renforcerait l’implication démocratique et permettrait de soutenir plus directement les structures utiles à la collectivité et au vivant.
Interdire la spéculation
Nous pourrions interdire la spéculation, en particulier sur les denrées alimentaires, l’immobilier, la dette des États ou les crédits carbone. Non seulement cette pratique a des effets dévastateurs dans la vie réelle des gens (famines, explosion des loyers, plans d’austérité ou flambées des prix de l’énergie), mais elle est, de surcroît, moralement inacceptable : cette manière de générer des profits sans travailler, ni même investir dans l’économie réelle, en spéculant simplement sur les besoins vitaux des populations, constitue une véritable agression contre l’humanité.
Dans un premier temps, nous devrions taxer massivement les transactions financières. Par la suite, quand les peuples auront repris le contrôle des instances de régulation, ils pourraient décider d’interdire toute forme de spéculation. Le but est de remettre l’outil financier au service de l’humain et non l’inverse.
La création monétaire : retrouver une souveraineté populaire
La monnaie ne devrait pas être considérée comme un simple outil technique aux mains d’intérêts privés, mais comme un bien commun. Aujourd’hui, plus de 90 % de la monnaie en circulation est créée par les banques commerciales lorsqu’elles accordent des crédits. Il est aberrant que l’intérêt public soit ainsi subordonné à la rentabilité – pour ne pas dire à la profitabilité – d’institutions privées.
Il est capital de comprendre que ce système nous prive de toute souveraineté monétaire réelle. Dans le cadre d’une démocratie plus directe, les citoyen·ne·s devraient se réapproprier le droit de « battre monnaie » : la création monétaire devrait ainsi redevenir une prérogative publique, libérée du crédit bancaire privé.
Au lieu de subir la « dictature de la dette » et de payer des intérêts aux marchés financiers, nous pourrions financer directement la transition écologique et les services publics. L’argent redeviendrait alors ce qu’il aurait toujours dû être : un flux circulant au service de l’utilité sociale.
Annuler les dettes des États
Une fois reprises en main par les citoyen·ne·s, les Banques Centrales pourraient décider d’annuler les dettes des États. Pourquoi, en effet, accepterions-nous encore que des acteurs privés s’enrichissent sur le dos des Nations ? Les pays en développement devraient bénéficier de cette mesure en tout premier lieu, car ils sont les plus grandes victimes de notre capitalisme mondialisé. Effacer ces dettes, héritées du passé et contractées sans bénéfice réel pour les populations, leur permettrait d’investir massivement dans l’éducation et l’adaptation au climat. Car soyons honnêtes : ces créances qui enrichissent les institutions du Nord sont odieuses. Le système financier de nos pays « développés » poursuit sa domination en étouffant les populations du Sud, déjà très pauvres, qui subissent un dérèglement climatique dont elles ne sont pas responsables.
Une annulation globale des dettes forcerait nos sociétés à reprendre le pilotage de l’économie. En cessant cette gangrène financière, nous gagnerions en autonomie. Il s’agit ici d’une vision souveraine et citoyenne, d’un acte de libération et non d’une injustice. L’argent ne servirait plus « à faire de l’argent », mais à faciliter l’échange de biens et de services réels. Ainsi, toute notre économie changerait de nature. Pour garantir la stabilité de cette transition, une coordination internationale entre les banques centrales serait l’idéal, afin d’éviter l’isolement d’une monnaie face aux marchés financiers.
La réforme de la propriété
Pourquoi ne pas questionner le caractère absolu de la propriété privée, afin de réintroduire la notion du Commun ? La propriété privée exclusive, notamment des terres et des moyens de production, est devenue un outil de division et de conflit dans notre société. N’est-ce pas elle, justement, qui permet l’accaparement des richesses et l’exclusion des plus précaires ?
À qui devraient appartenir les moyens de production ? Les terres ? Les ressources naturelles ? L’humanité toute entière, comme une famille unie, devrait se saisir de ces questions pour partager ce qui existe et voyager côte à côte, sobrement et heureusement. Remarquons à quel point la propriété absolue est incompatible avec nos limites planétaires : personne ne devrait avoir le droit de détruire ce qu’il possède, si cela impacte le vivant.
Bien sûr, il faut distinguer clairement la propriété d’usage – qui répond à nos besoins essentiels (logement, nourriture, outils…) – de la propriété lucrative, qui consiste à posséder pour exploiter le travail d’autrui ou spéculer. C’est cette seconde forme de propriété que nous devrions remettre en question prioritairement. La question à nous poser est simple : qu’est-ce qui « appartient » à l’humanité ? L’eau, les semences, les connaissances, l’air, les sols… tout cela devrait relever de nos Communs.
En pratique, le droit de propriété devrait être conditionné au respect de l’intérêt général. Nous pourrions envisager une redistribution radicale limitant l’accumulation immobilière, afin de garantir un toit à chaque être humain : le logement devrait être un droit et non une marchandise. En effet, est-il normal que certains accumulent des domaines entiers pendant que d’autres peinent à louer une maison ?
Aujourd’hui, certains empires industriels ou dynasties financières pèsent plus que de petits États : cela crée la division, la discorde et la guerre. Un partage global serait non seulement juste, mais indispensable pour assouvir notre désir commun de paix.
Les travailleurs et travailleuses maintenu·e·s dans la précarité sont les visages de l’esclavage moderne. Ces êtres humains reçoivent non seulement de petits salaires, mais ils croulent bien souvent sous les dettes et les crédits, ce qui représente des chaînes supplémentaires. Voyons une réalité bien amère : une poignée d’actionnaires continue de s’enrichir sur le dos de la pauvreté. Or, quel esprit éclairé, quel philosophe pourrait être d’accord avec cela ?
N’est-il pas vrai que le collectif devrait décider de sa vie et récolter le fruit de son labeur ? Qui pourrait être en désaccord avec cela ? Isolé, un capitaine d’industrie ne pourrait construire ni voitures, ni bateaux, ni avions, ni fusées ; il pourrait encore moins produire des tonnes de blé et de médicaments. Pour cela, il a besoin de milliers d’autres êtres humains. Mais alors, pourquoi ces derniers seraient-ils à son service ? Pourquoi les pauvres se saigneraient-ils, tandis que quelques actionnaires accumuleraient des profits de façon obscène ?
Au XXIe siècle, nous sommes collectivement capables de nous prendre en main pour construire un monde juste et équitable. Ensemble, nous pourrions décider de quelle façon nous voulons utiliser les sols et les réserves d’eau que nous empruntons aux générations futures. De même, c’est à nous toutes et tous de décider de quelle manière nous voulons produire notre nourriture, nos objets et nos services. Que produire ? Comment produire ? Qui produit ? Pour qui produisons-nous ? À qui reviennent les bénéfices éventuels ? De quelle façon devons-nous les réinvestir ? Ces questions essentielles exigent des réponses collectives.
Les personnes ultra-riches qui exercent aujourd’hui une influence considérable sur nos sociétés n’ont jamais été mandatées démocratiquement. Posons-nous cette question : mérite-t-on, en tant qu’individus, de tout posséder sur Terre ? Cela a-t-il encore du sens, quand une large partie des êtres humains évolue dans la misère ?
Je propose donc de limiter la concentration du pouvoir économique. Collectiviser les secteurs clés (industries lourdes, banques) est une voie logique pour commencer, à condition que les décisions soient soumises au verdict démocratique. La profitabilité ne devrait plus être une fin en soi, mais un levier de redistribution. Quant aux dirigeants actuels, s’ils conservent la confiance de leurs équipes, ils pourraient poursuivre leur mission au service du progrès collectif. Nul besoin de « couper des têtes » ni de purger : il s’agirait de réorienter les talents vers l’intérêt général. Personne ne serait privé d’activité, dès lors que chacun œuvre au service de l’humanité.
Un monde sans argent est-il possible ?
Cette question peut paraître utopique. Pourtant, certaines sociétés humaines – comme l’Empire inca – ont déjà fonctionné sans monnaie, en s’appuyant davantage sur le travail collectif, les échanges et la redistribution. Sans monnaie, il s’agirait de trouver d’autres moyens pour répartir les ressources, comme le troc (échange d’un bien contre un autre), l’économie du don (chacun·e contribue selon ses capacités et reçoit selon ses besoins), le partage de services (le temps et les compétences remplacent l’argent), la gestion collective des ressources (gérées comme des biens communs accessibles à tous).
À l’heure où les technologies pourraient progressivement libérer l’être humain d’une partie du travail contraint, cette hypothèse ne mérite-t-elle pas d’être discutée ? Une civilisation fondée sur l’abondance, la coopération et les biens communs pourrait, un jour, réduire fortement le rôle de l’argent.
Évidemment, une telle transformation supposerait une profonde maturité collective : il nous faudrait passer d’une logique de compétition à une logique d’entraide. Cette perspective peut sembler irréaliste aujourd’hui, tant nos sociétés restent structurées autour de la rivalité et du sentiment de rareté. Mais, dans un futur plus ou moins lointain, une société plus sereine et plus apaisée pourrait envisager d’autres formes d’échange et de coopération.
Notes et références
- Sources : Rapport sur les inégalités 2026 d’Oxfam et analyses patrimoniales de Forbes et d’UBS. ↩
- Les pays en développement perdent chaque année plus de 170 milliards de dollars de recettes fiscales en raison des pratiques d’évasion et d’optimisation fiscale des grandes entreprises. Dans de nombreux pays, comme en Belgique, les 1% les plus riches paient deux fois moins d’impôts en proportion de leurs revenus (environ 23 %) que la moyenne de la population (environ 43 %). À l’échelle de l’Union européenne, plus de 80 % des recettes fiscales totales proviennent des citoyens ordinaires, contre seulement 0,4 % provenant des impôts sur la fortune. Source : Oxfam 2025. ↩
- « Les 1% les plus riches des pays du Nord captent indirectement 30 millions de dollars par heure des pays du Sud via le système financier mondial Cela représente un total annuel d’environ 263 milliards de dollars versés par les pays du Sud aux plus fortunés du Nord. » Source : Oxfam 2025. ↩
- « En moyenne, les 10 % les plus pauvres paient un pourcentage plus élevé de leur revenu en TVA que les 10 % les plus riches. Dans de nombreux pays, la TVA représente la plus grosse source de revenus de l’État, déplaçant la charge fiscale des revenus du capital vers la consommation quotidienne des citoyens. » Oxfam 2025 ↩
Découvrir L’Écologie de la Bonté
Ce chapitre est extrait de L’Écologie de la Bonté – Manifeste pour le vivant, un ouvrage consacré aux transformations intérieures, politiques, sociales, économiques et écologiques nécessaires pour bâtir une civilisation respectueuse de tous les êtres vivants.
Découvrir le livreExplorer toutes les réflexions
Retrouvez les articles, extraits de livres et textes inédits de Guillaume Corpard consacrés au vivant, à l’écologie, aux animaux, à la démocratie, à l’économie, à l’éducation et aux transformations de notre époque.
Découvrir toutes les réflexions